Sur le papier, le match semblait déséquilibré. D’un côté, des étudiants en droit de Montpellier, contraints de débattre, d’arbitrer, de voter, de réécrire. De l’autre, ChatGPT, capable de produire un texte en quelques secondes. Si l’on ne jugeait que la vitesse, l’intelligence artificielle gagnait d’avance.
Mais en droit, la rapidité n’est jamais le seul critère. Rédiger une constitution, une charte ou un texte normatif n’a rien d’un simple exercice de mise en forme. Il faut hiérarchiser des principes, assumer des choix politiques, anticiper les conflits, définir des équilibres institutionnels et prévoir ce qui arrive quand plusieurs libertés se heurtent. Autrement dit : il faut plus que des phrases bien tournées.
C’est précisément ce qu’a montré l’expérience menée à l’Université de Montpellier autour du constitutionnaliste Dominique Rousseau, déjà à l’origine de précédents exercices comparant étudiants et IA. Selon Midi Libre, il a demandé à huit étudiants de Master 2 de rédiger “la constitution la plus démocratique au XXIe siècle”, tout en soumettant la même consigne à ChatGPT. Le résultat dépasse largement l’anecdote universitaire : il dit quelque chose de durable sur la place réelle de l’IA dans les métiers du droit, mais aussi dans tous les environnements professionnels où l’on produit des règles, des contrats, des procédures ou des cadres internes.
Plus qu’un duel, une expérience sur la nature même du droit

Le plus intéressant dans cette confrontation n’est pas seulement de savoir qui a “gagné”. C’est de comprendre ce qu’elle mesure réellement.
D’après Midi Libre, l’exercice s’inscrit dans une série pédagogique déjà engagée les années précédentes : une charte des droits de l’homme du XXIe siècle en 2024, puis une charte des droits de la nature en 2025, toujours avec la même méthode comparative entre intelligence humaine et IA. Cette répétition est précieuse, car elle évite l’effet gadget. Elle permet de voir apparaître un constat plus solide : l’IA impressionne par sa vitesse, sa clarté et sa capacité à produire une base immédiatement exploitable, mais elle reste moins robuste dès qu’il faut construire une pensée juridique cohérente dans la durée.
C’est une leçon importante. Le droit n’est pas simplement une affaire de formulation. C’est une discipline de la délibération, de la hiérarchisation et de la responsabilité. Une constitution n’est pas un texte séduisant ; c’est un système de décisions liées entre elles.
Pourquoi les étudiants ont produit un texte jugé plus solide
Selon le compte rendu de Midi Libre, les étudiants ont estimé que ChatGPT avait choisi de pousser très loin une logique démocratique particulière, au risque de bloquer les institutions dans certaines situations de crise. Eux ont revendiqué une autre méthode : ne pas choisir une seule doctrine jusqu’à l’extrême, mais articuler plusieurs formes de démocratie pour compenser les faiblesses de chacune.
Cette différence est essentielle. Elle montre qu’un groupe humain n’a pas seulement rédigé un texte : il a pensé des contrepoids, des limites, des cas d’exception. Les étudiants ont par exemple privilégié un État fédéral, un chef de l’État aux pouvoirs réduits, un vote alternatif à second tour instantané, un référendum d’initiative populaire et une liste de droits fondamentaux. Ce ne sont pas seulement des idées ; ce sont des choix d’architecture institutionnelle.
Là se trouve sans doute l’avantage humain le plus net. Une IA peut agréger des modèles existants, proposer une synthèse propre, voire persuasive. Mais elle a plus de mal à assumer une véritable théorie d’ensemble quand celle-ci suppose des compromis, des tensions internes et une vision du long terme.
Ce que ChatGPT fait déjà bien, et qu’il serait absurde de nier

Il serait pourtant trop simple d’en rester à une victoire rassurante de l’humain contre la machine. Les étudiants eux-mêmes, toujours selon Midi Libre, ont reconnu plusieurs qualités à ChatGPT : un langage accessible, une vraie capacité à combiner différentes traditions d’idées, un certain sérieux du raisonnement, même s’il demeure inégal.
Les expériences antérieures menées à Montpellier allaient déjà dans ce sens. En 2025, lors du travail sur une charte des droits de la nature, les étudiants avaient salué chez l’IA son utilité pour analyser, synthétiser, structurer, rédiger et proposer des idées intéressantes, tout en relevant sa superficialité et ses contradictions, comme le rapporte encore Midi Libre.
Autrement dit, la machine n’est pas nulle. Elle est même souvent très bonne sur ce qui relève de la première passe : produire un brouillon, faire émerger des catégories, reformuler, comparer, accélérer un travail préparatoire. C’est déjà considérable. Et c’est précisément pour cela que le débat mérite d’être pris au sérieux.
Là où l’IA échoue encore : la profondeur normative
Ce que l’expérience montpelliéraine montre surtout, c’est que l’IA reste fragile dès qu’on lui demande non pas seulement de rédiger, mais de fonder.
Fonder un texte juridique, c’est répondre à des questions que la fluidité du style ne résout pas :
- Quelle valeur prime lorsqu’un conflit surgit ?
- Quel mécanisme institutionnel empêche une règle de produire l’effet inverse de celui recherché ?
- Comment éviter qu’un principe très démocratique en théorie devienne paralysant en pratique ?
- À quel moment faut-il trancher entre efficacité, légitimité, stabilité et participation ?
Sur ce terrain, l’humain garde un avantage décisif, parce qu’il ne se contente pas d’ordonner des formulations : il dispute le sens même des concepts. Le rapport publié par l’association d’étudiants du Master de droit constitutionnel de Paris 1 autour d’un exercice voisin souligne lui aussi cette idée d’un véritable duel méthodologique entre étudiants constitutionnalistes et IA, et insiste sur la méthode de travail, les arbitrages et l’étude comparative des textes produits (Master DCDF).
Ce que cette expérience change pour les professionnels, commerçants et petites entreprises
Vu de loin, cette affaire pourrait sembler réservée aux universitaires. Ce serait une erreur. Car la question de fond concerne déjà les entreprises, les indépendants, les réseaux de franchises, les cabinets et les commerçants.
Aujourd’hui, beaucoup utilisent l’IA pour :
- rédiger des CGV,
- préparer des chartes internes,
- formuler des réponses à des clients,
- résumer des obligations réglementaires,
- produire des documents RH,
- ou structurer des processus de conformité.
Dans tous ces cas, l’IA peut faire gagner un temps réel. Mais l’expérience de Montpellier rappelle une règle simple : plus un texte engage des responsabilités, plus il doit être relu par quelqu’un qui comprend ses conséquences.
Une IA peut proposer une clause ; elle ne sait pas toujours mesurer comment cette clause s’articule avec le reste du document, ni ce qu’elle produira en cas de litige. Elle peut donner une réponse plausible ; elle ne garantit pas que cette réponse soit juridiquement sûre, stratégiquement adaptée ou cohérente avec votre activité.
Pour un artisan, un commerçant ou un dirigeant de petite structure, la bonne leçon n’est donc pas “n’utilisez jamais l’IA”. C’est plutôt : utilisez-la comme accélérateur, jamais comme signature intellectuelle finale.
Le vrai enseignement : les juristes ne disparaissent pas, leur rôle change

Ce que montre l’expérience de Montpellier, c’est moins l’échec de l’IA que la redéfinition du travail humain. Le juriste de demain ne sera probablement ni celui qui ignore les outils génératifs, ni celui qui leur abandonne son jugement. Il sera celui qui sait les piloter, les contester, les compléter et les corriger.
C’est d’ailleurs ce que l’on observe plus largement dans les formations juridiques. L’Étudiant décrit ce basculement comme un “grand chamboulement” : l’enjeu n’est plus de faire comme si l’IA n’existait pas, mais d’apprendre à former des juristes capables de s’en servir sans en devenir dépendants.
Dans cette logique, la valeur humaine se déplace. Elle réside moins dans la simple production brute de texte que dans :
- la qualité du raisonnement,
- la capacité à détecter les contradictions,
- l’aptitude à poser de meilleures questions,
- et la responsabilité d’assumer une décision.
Une machine peut rédiger un texte ; elle ne remplace pas encore une pensée constituante
La formule est peut-être là. Oui, ChatGPT peut produire vite. Oui, il peut surprendre par son niveau de langue, sa cohérence apparente et sa capacité à synthétiser des traditions juridiques. Mais une constitution, une charte ou un cadre normatif ne se réduit pas à une belle sortie textuelle. C’est une vision du pouvoir, des droits, des limites et de la manière d’organiser le désaccord.
Les étudiants de Montpellier n’ont donc pas seulement battu une machine sur un exercice académique. Ils ont montré qu’en matière juridique, la qualité ne tient pas seulement à la réponse donnée, mais à la manière dont elle a été pensée, discutée et assumée.
L’expérience menée à Montpellier restera utile bien au-delà de l’anecdote universitaire. Elle rappelle une vérité que l’enthousiasme autour de l’IA tend parfois à brouiller : dans les métiers où l’on rédige des règles, la question n’est pas seulement “qui écrit le plus vite ?”, mais qui comprend le mieux ce qu’un texte va produire dans le réel.
Pour l’instant, ChatGPT aide, accélère, synthétise et propose. C’est déjà beaucoup. Mais lorsqu’il faut construire un texte durable, arbitrer entre plusieurs principes et anticiper les effets d’une norme, l’intelligence collective humaine conserve une longueur d’avance.
Ce n’est pas une raison pour refuser l’IA. C’est une raison plus mature de l’utiliser : comme un outil puissant, mais encore insuffisant dès qu’il faut penser le droit en profondeur.